Par La rédaction Le Bon Lait — Publié le 2026-02-21

Diversification alimentaire du bébé : quand et comment commencer ?

La diversification alimentaire est l'introduction progressive d'aliments autres que le lait dans l'alimentation du nourrisson. Cette étape clé fait l'objet d'un consensus scientifique européen précis : elle doit débuter entre 4 et 6 mois révolus, jamais avant, idéalement pas après (source : ESPGHAN, Position Paper on Complementary Feeding, Journal of Pediatric Gastroenterology and Nutrition, 2017). Cette fenêtre correspond à une période critique de maturation digestive, immunitaire et neuro-motrice.

Pourquoi entre 4 et 6 mois ? Les bases scientifiques

La recommandation de la fenêtre 4-6 mois repose sur trois arguments convergents :

  • Maturation digestive : à 4 mois, la sécrétion d'amylase pancréatique et de lipase gastrique atteint un niveau suffisant pour digérer les amidons et les lipides alimentaires. Avant cet âge, le système digestif du nourrisson n'est pas prêt à traiter autre chose que le lait (source : ESPGHAN, 2017).
  • Fenêtre immunitaire de tolérance : entre 4 et 6 mois, le système immunitaire intestinal (GALT) est dans une phase optimale pour développer la tolérance aux protéines alimentaires. C'est la base des recommandations actuelles d'introduction précoce des allergènes.
  • Maturation neuro-motrice : le réflexe d'extrusion (la langue repousse les aliments solides) disparaît entre 4 et 6 mois. Le bébé acquiert la capacité de tenir sa tête droite, de s'asseoir avec soutien et de coordonner la déglutition.

OMS vs ESPGHAN : l'OMS recommande un allaitement maternel exclusif jusqu'à 6 mois. L'ESPGHAN, la Société Française de Pédiatrie (SFP) et le HCSP (avis de juin 2020) recommandent de ne pas retarder la diversification au-delà de 6 mois, mais autorisent son début dès 4 mois révolus. Cette position est motivée par les données sur la prévention des allergies et les besoins en fer (source : HCSP, avis relatif à la révision des repères alimentaires pour les enfants de 0 à 36 mois, juin 2020).

Introduction des allergènes : ce que disent les études récentes

Les recommandations ont profondément changé au cours des 10 dernières années. On ne retarde plus l'introduction des allergènes majeurs — au contraire, on la recommande entre 4 et 6 mois.

L'étude LEAP (2015) — arachide

L'essai LEAP (Learning Early About Peanut allergy), publié dans le New England Journal of Medicine, a randomisé 640 nourrissons à haut risque d'allergie (eczéma sévère ou allergie à l'œuf). Résultats : l'introduction de l'arachide entre 4 et 11 mois a réduit de 86 % le risque d'allergie à l'arachide à 5 ans par rapport au groupe d'éviction (1,9 % vs 13,7 %, p<0,001) (source : Du Toit et al., NEJM, 2015).

L'étude EAT (2016) — introduction précoce multiple

L'essai EAT (Enquiring About Tolerance) a randomisé 1 303 nourrissons allaités exclusivement pour introduire 6 allergènes majeurs (arachide, œuf, lait de vache, sésame, poisson blanc, blé) dès 3 mois vs 6 mois. Dans l'analyse per-protocole, l'introduction précoce a réduit significativement les allergies alimentaires (2,4 % vs 7,3 %, p=0,01) (source : Perkin et al., NEJM, 2016).

En pratique : la SFP et le PNNS 4 recommandent d'introduire tous les groupes d'aliments entre 4 et 6 mois, y compris les allergènes majeurs (œuf, arachide, poisson, fruits à coque, blé, lait de vache), en petites quantités et un par un, sans attendre un âge spécifique pour chacun (source : PNNS 4 / Santé publique France, « Pas-à-pas, votre enfant mange comme un grand », 2021).

Le fer : un enjeu nutritionnel majeur

Le fer est le nutriment le plus critique lors de la diversification. Les réserves en fer accumulées pendant la grossesse s'épuisent vers 4 à 6 mois. Or, le lait maternel contient très peu de fer (0,2 à 0,4 mg/L), même si sa biodisponibilité est élevée (~49 % d'absorption, contre ~10 % pour les laits infantiles) (source : ESPGHAN, 2017).

L'anémie ferriprive touche 2 à 5 % des nourrissons européens entre 6 et 12 mois, et jusqu'à 20 % dans les populations défavorisées (source : EFSA, Scientific Opinion on nutrient requirements and dietary intakes of infants, 2013). Un déficit en fer à cet âge peut entraîner des retards de développement cognitif et psychomoteur parfois irréversibles.

Sources de fer à privilégier : viande rouge (bœuf, agneau), volaille, poisson, jaune d'œuf. Les céréales infantiles enrichies en fer et les légumineuses (lentilles, pois chiches) sont des compléments utiles. Associer un aliment riche en vitamine C (fruit) au repas améliore l'absorption du fer non-héminique de 2 à 6 fois.

Comment procéder concrètement ?

Principes généraux

  • Un aliment nouveau à la fois, pendant 2 à 3 jours, pour identifier une éventuelle réaction allergique. Mais il n'est plus nécessaire d'attendre une semaine entre chaque nouvel aliment (source : ESPGHAN, 2017).
  • Le lait reste la base de l'alimentation jusqu'à 1 an. L'objectif est de maintenir au moins 500 mL de lait maternel ou infantile par jour (source : SFP, recommandations de diversification).
  • Textures progressives : purées lisses au début, puis moulinées, puis morceaux fondants à partir de 8-9 mois, puis morceaux plus fermes vers 12 mois. La progression des textures est essentielle pour le développement de la mastication et le bon développement oro-facial (source : ESPGHAN, 2017 ; HCSP 2020).
  • Ne jamais forcer : respecter les signaux de faim et de satiété du bébé. Il est normal qu'un bébé refuse un aliment nouveau — il faut parfois 8 à 15 présentations avant l'acceptation.

Calendrier indicatif par groupe d'aliments

  • 4-6 mois : légumes (carotte, courgette, haricots verts, épinards, potiron), fruits (pomme, poire, banane, pêche), céréales infantiles sans gluten. Introduction possible de tous les allergènes.
  • 6-8 mois : viandes et poissons (10 g/jour, soit 2 cuillères à café), jaune d'œuf puis œuf entier, légumineuses (lentilles, pois chiches), matières grasses (huile de colza, beurre — 1 à 2 cuillères à café par repas).
  • 8-12 mois : transition vers les morceaux fondants, fromages pasteurisés, pain, pâtes, riz. Augmentation des quantités de protéines (20 g/jour).

Le gluten : quand l'introduire ?

La question du gluten a fait l'objet de nombreux travaux. La position actuelle de l'ESPGHAN (mise à jour 2024) est claire : le gluten peut être introduit entre 4 et 12 mois, sans que le moment précis d'introduction ni l'allaitement maternel ne modifient le risque de maladie cœliaque chez les enfants génétiquement prédisposés (source : ESPGHAN, Position Paper on Gluten Introduction and the Risk of Celiac Disease, JPGN, 2016 ; mise à jour 2024).

En pratique, il est recommandé d'introduire le gluten en petites quantités dans la fenêtre 4-6 mois (petite cuillère de céréales infantiles contenant du blé, biscuit fondant), sans crainte particulière.

Aliments à éviter avant 1 an

  • Miel : risque de botulisme infantile (Clostridium botulinum). L'intestin du nourrisson ne possède pas la flore protectrice suffisante avant 12 mois (source : InVS ; CDC, Infant Botulism).
  • Sel : les reins du nourrisson ne sont pas matures avant 1 an pour éliminer un excès de sodium. Ne pas ajouter de sel dans les préparations.
  • Sucre ajouté : inutile sur le plan nutritionnel, il favorise l'attirance précoce pour le goût sucré.
  • Lait de vache entier comme boisson principale : trop riche en protéines (3,2 g/100 mL vs 1,2 à 1,8 g dans les laits infantiles), pauvre en fer et en acides gras essentiels. Le lait de croissance est préférable après 12 mois.
  • Aliments à risque d'étouffement : fruits à coque entiers, raisins entiers, tomates cerises entières, bonbons durs, saucisse ronde non coupée en longueur.

La DME (diversification menée par l'enfant) : qu'en penser ?

La DME (Baby-Led Weaning) consiste à proposer des aliments en morceaux adaptés dès le début de la diversification (6 mois), sans passer par la phase de purées. L'enfant se sert lui-même et mange à son rythme.

La SFP ne recommande pas la DME exclusive en remplacement de l'approche traditionnelle (purées puis morceaux progressifs). Les principales préoccupations sont :

  • Risque d'apports insuffisants en fer : les bébés en DME exclusive consomment moins de viande et de céréales enrichies en fer que ceux nourris à la cuillère (source : Daniels et al., BMJ Open, 2015).
  • Risque d'étouffement : bien que les études ne montrent pas d'augmentation significative des étouffements graves en DME supervisée, les épisodes de bâillonnement (gagging) sont plus fréquents (source : Fangupo et al., Pediatrics, 2016).
  • Apports caloriques : les études montrent une variabilité importante des apports caloriques en DME, avec un risque de sous-alimentation chez certains bébés.

Une approche mixte (purées et morceaux fondants proposés simultanément) est de plus en plus pratiquée et soutenue par les données disponibles.

Ce qu'il faut retenir

La diversification alimentaire doit commencer entre 4 et 6 mois révolus, sans retarder l'introduction des allergènes majeurs. Le fer est le nutriment critique — privilégiez la viande et les céréales enrichies dès le début. Le lait (maternel ou infantile) reste la base de l'alimentation jusqu'à 1 an (500 mL/jour minimum). Progressez dans les textures de manière régulière pour favoriser le développement de la mastication. Consultez notre comparatif des laits 2ème âge pour choisir le lait de suite qui accompagnera la diversification de votre bébé.

Sources

  • ESPGHAN, « Complementary Feeding: A Position Paper by the ESPGHAN Committee on Nutrition », JPGN, 2017.
  • Du Toit G. et al., « Randomized Trial of Peanut Consumption in Infants at Risk for Peanut Allergy (LEAP) », NEJM, 2015.
  • Perkin M.R. et al., « Randomized Trial of Introduction of Allergenic Foods in Breast-Fed Infants (EAT) », NEJM, 2016.
  • ESPGHAN, « Gluten Introduction and the Risk of Celiac Disease », JPGN, 2016 (mise à jour 2024).
  • HCSP, avis relatif à la révision des repères alimentaires pour les enfants de 0 à 36 mois, juin 2020.
  • PNNS 4 / Santé publique France, « Pas-à-pas, votre enfant mange comme un grand », guide de diversification, 2021.
  • EFSA, Scientific Opinion on nutrient requirements and dietary intakes of infants and young children, 2013.
  • Daniels L. et al., « Baby-Led Introduction to SolidS (BLISS) », BMJ Open, 2015.
  • Fangupo L.J. et al., « A Baby-Led Approach to Eating Solids and Risk of Choking », Pediatrics, 2016.